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Vacuum 

 

Philippe Ducat

 

MAIKUS FREESSUS DELINEAVIT*

 

Maike Freess a l’indéniable avantage de dessiner comme elle respire. Sans l’ombre d’une hésitation. Dans ses oeuvres sur papier, tout est toujours bien qui finit bien. Tout semble si facile. Ça s’organise comme l’écosystème dans la clairière : avec grâce et naturel. Sans forcer le talent – pire des travers chez l’artiste qui veut épater la galerie, défaut de celui qui est doué au point de montrer avec insistance combien il sait merveilleusement dessiner.. Depuis longtemps déjà, la culture profondément germanique de Maike Freess envahit ses oeuvres (ce qui est bien normal pour quelqu’un qui est né et qui a été élevé dans la culture allemande…). Sauf qu’on voudrait nous faire croire que l’internationalisation, Sothebyesque ou Christiesque, de l’art a aboli les particularités territoriales, moyen un peu épais de faire croire aux sots que l’art contemporain a tout contaminé. Chez la Germanique Maike Freess, l’expressionnisme, le goût pour le trait emphatique, pour l’art de la caricature et de l’extravertissement, sont à rapprocher de celui d’illustres prédécesseurs modernes tels que le Max Beckmann de la période gravée d’Adam et Ève, Erich Heckel, Otto Dix, Unica Zürn ou Hans Bellmer. Et plus près de nous, du côté du Georg Baselitz le plus récent. Il y a pire comme voisinnage, mais certes, moins bruyant. Son utilisation homéopathique de la couleur la range définitivement dans le tiroir des dessinateurs – bien qu’elle puisse tout-à-fait nous surprendre une fois de plus en produisant des tableaux dans un avenir plus ou moins lointain. Ses traits noirs et rouges sont parfois rehaussés, mais a minima. Les dernières oeuvres présentées dans cette exposition ne dérogent pas à cette réflexion pour le moins objective. Et force est de constater que Maike Freess ne baisse pas la garde. Pour employer une expression assez peu usitée en matière de théorie et d’esthétique, elle nous en met plein la gueule. C’est d’ailleurs tellement débordant que les personnages même, couchés sur le papier par l’artiste, donnent vie à d’autres créatures dessinées sur leur corps, tatouages ou prolongements visuels de leurs pensées – assez tourmentées, il faut bien le dire. Rien n’est vraiment très calme dans les représentations siphonnées de Maike Freess. On peut aussi faire un détour du côté de l’art des fous pour obtenir une des clés de l’art de Maike Freess. Avec une maestria réjouissante, elle nous transporte ce coup-ci dans l’univers gothique et renaissant d’Hans Baldung Grien et de Mathias Grünewald. D’abord, grace à ces visions communes hallucinées, à leur passion partagée pour l’expressivité du trait gravé et sa puissance écorchée. Puis enfin, pour leur manière, tellement «École du Nord », de dessiner en blanc sur fond foncé, technique peu courante en nos temps très orthonormés. La différence notable entre ces artistes du XIVe et XVe siècle et Maike Freess, c’est que le dessin avait valeur d’étude à une époque pour devenir un art autonome à l’autre. Le résultat est le même : quel régal ! Maintenant – et pour en finir – ne parlons surtout pas de virtuosité à propos de Maike Freess, merci. C’est la pire des malédictions pour un artiste : faire commerce de sa virtuosité. C’es  ce qui fige les choses, ce qui détruit la création. C’est ce qui rend tout stérile. Quoi de pire que de s’abriter derrière l’animal de cirque, celui qui fait des doubles-saltos arrière en jonglant avec des verres en cristal sur le dos d’un chameau, les yeux bandés. Ça se termine soit à l’Académie des Beaux-Arts, soit dans l’ennui de la répétition sans fin. Vous me direz à juste titre que l’un n’empêche pas l’autre. Dieu merci, Maike Freess n’est pas rangée des voitures.

PhD

* Dessiné par Maike Freess

 

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